véhicule

2022-2025

"Les lignes de métro, comme celles de la main, se croisent ;
non seulement sur le plan où se déploie et s’ordonne l’entrelacs
de leurs parcours multicolores, mais dans la vie et dans la tête de chacun."
Un éthnologue dans le métro, Marc AUGÉ 

Mon corps est un véhicule, il me mène où je dois, où je peux. Il est ma liaison au monde. Au quotidien, mon véhicule en emprunte d’autres : transports en commun, machines dans lesquelles je croise des êtres inconnus que j’enregistre par la photographie ou le texte. . Métro, train, bus, tramway, il s’agit pour moi d’espaces-temps poétiques, lieux mouvants de réflexion, de rêveries sur le commun et l’intime, l’anecdote, l’ordinaire.
J’imprime les photographies comme des tickets, une couleur par moyen de transport ; et mon corps, à nouveau, devient le véhicule des images. Je les glisse dans mes poches, mes chaussures, mon sac ou mon portefeuille. À mon contact, elles s’usent, se strient, se froissent, elles prennent la forme de mes membres, acquièrent une troisième dimension.
Plus de 300 tickets ont déjà voyagé dans mes poches, certains se sont perdus, d’autres sont passés à la machine à laver. Tickets et textes fonctionnent ensemble : montrés en groupes, ils prennent sens par la réitération des surfaces et la varation des formes.

Ici j’entends le train, le tramway, le périph,
le trafic aérien, les bus métropolitains.
La ville est folle, chaotique, en constante expansion.
De jour, de nuit, le mouvement est incessant.
L’automate sort de terre sur un pont d’acier.
À ses pieds depuis hier, un immeuble a poussé.
Où ne l’avais-je pas remarqué ?
Depuis le pont, j’observe la voie ferrée.
Un chemin semble s’être formé dans l’herbe
entre les rails, tracé par des êtres humains.
Le véhicule ne s’arrête qu’un court instant
à chaque station.
Il est sur rails, sur roues, suspendu, enterré.
Les paysages ou les lumières défilent à ses fenêtres.
Les humains se font face, se croisent, se parlent rarement.

Deux hommes en jaune portent une barrière comme si c’était un tableau.
Un chapeau orange s’envole et une femme court après lui.
Chemisier et chaussures orange aussi.

Sur la plateforme,
un courant d’air soulève une robe
trop légère pour la saison
et dévoile,
quelques secondes,

Sur le quai d’en face, deux hommes déguisés,
aliens reptiliens et obèses,
attendent.
L’un traîne une poubelle,
l’autre brandit une pancarte qui dit
dans quel ÉTAT êtes-vous ?
un cul bombé habillé de dentelle.

J’ai posé le livre ouvert sur ma cuisse droite
pour conserver la page.
Attraper mon téléphone, échanger avec l’écran,
comme mes dix compagnons de voyage.
Ce soir l’atmosphère est différente.
Rien ne perturbe le ballet sonore du véhicule.
Les corps sont las, mous, les cheveux un peu en bataille.
Les regards se perdent et je trouve leur rencontre plus facile.

Sur le sol moucheté, il a posé deux cannettes de 86 entamées.
Il répète en boucle une phrase opaque, disque rayé ou chanson lancinante – STOP – une main attrape le poteau, son corps gravite autour, en rythme marqué du pied – STOP – il vacille mais ramasse ses bières et sort.

LA MUETTE

La Muette est un quartier, une porte qui mène à Passy, un château de la rue André-Pascal, le château de la reine Margot, un ancien pavillon de chasse du bois de Boulogne.
Muette est la mue du cerf ou du faucon, peut-être l’orthographe oubliée d’une meute de chien.
La Muette est une chaussée du XVIe arrondissement.
Au n°11, une plaque : ICI FUT ARRETE LE 9 JUIN 1943 / LE GENERAL CHARLES DELESTRAINT / CHEF DE L’ARMEE SECRETE / SOUS LE NOM DE VIDAL / DEPORTE ET ASSASSINE A DACHAU LE 19 AVRIL 1945
La Muette est une station de ligne 9 du métro, la 106e station la plus fréquentée de Paris.
Nous sommes le 9 août 2024, quatorzième jour des jeux olympiques de Paris. Je descends à La Muette.
J’enfile mon costume, je vais au travail.
Sans dire mot, je distribue, deux heures durant, de faux tickets de ma confection. Ils sont composés de mots et d’images, historiettes relevées dans le métro parisien. 

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